Yves, you're my hero, man

Publié le par tibou

A la Toussaint, j'aurais dû aller sur la tombe de mon grand-père.


Mais je me suis débiné. Je n'en ai pas honte. Les dates, ce n'est pas pour moi, et ça n'était pas pour lui. C'était toujours dimanche quand j'étais avec lui. Alors le jour, hein. Rienafout'.


Je ne sais plus le jour de sa mort. Autour du 15 juin, mais je ne suis pas certain. En juin, et avant le 16, je le sais, parce que le 16 c'était son enterrement et que ça a fait une belle veille d'anniversaire pour ma soeur. Je nous voyait bien sortir le gâteau avec ses 21 bougies, et lui chanter ''Joyeux anniversaire Floriane, ton grand-père que tu es allé voir tous les soirs pendant 19 ans dans la pièce à côté est sous 6 m de terre, en train de pourrir, mais on t'as acheté un ordi portable et ton frère t'a fait un super gâteau, c'est la fête, non?''.


Ben non, c'était pas la fête. Et si gâteau il y eut, c'était pour ne pas penser au vide qui emplissait mes tripes. Pour la première fois depuis des mois, je ne m'occupais ni de ma petite personne à moi, ni de la maladie. L'espèce de bouillie sanguignolante sortant de mes entrailles toutes les deux heures chrono ne me faisait plus peur. Les effets secondaires de la cortisone m'indifféraient. Ma prise de poids énorme et quotidienne inquiétait tout le monde sauf moi. Moi je faisais un gâteau d'anniversaire, le 17 juin, et je ne pensais à rien.


Il est probablement mort le 14. Mais en fait, ça ne m'intéresse pas. Où est son corps aujourd'hui, ça ne m'intéresse pas plus. Qu'il pourrisse, il ne veut rien dire, il n'a pas de sens, pas de finalité. Désincarné, vide, il ne représente rien. Sa tombe, elle est en moi, pas à Fréménil. Il est mort et sa maison qui était aussi la nôtre était vendue 7 mois auparavant. Le premier deuil, ce fut celui-là, aussi con que cela puisse paraître. Cette maison, c'était lui tout entier, il en occupait tout l'espace, il l'avait hérité de son père qui l'avait hérité du sien qui... qui l'avait hérité du sien qui l'avait construite en pleine Révolution. Cette maison, c'était la famille. Quand elle fut vendue, mon grand-père, moi, ma mère, mon frère et ma soeur, on a entendu les premiers coups de pelle dans la terre du côté du cimetière, à côté de ma grand-mère.


Il n'a pas vraiment vu la vente de cette maison. Il n'y habitait plus. Il était en maison de retraite, de son plein gré. Diminué par plusieurs opérations, il ne marchait presque plus, ne se lavait plus, dépérissait à vue d'oeil, refusait que ses enfants ou que je m'occupe de lui. Trop fier pour ça. Alors il est parti. Le problème, c'est que ce n'est que son enveloppe qui est partie, finalement. Lui, le vrai lui, est resté dans cette baraque immense que nous avons appris à haïr en même temps que nous l'aimions de toutes nos forces. Cette maison, c'est là où ma mère est née, celle où j'ai habité de mes 5 ans jusqu'à ma majorité. Celle où je suis retourné lorsque l'argent à fait défaut. Mais c'est aussi celle qui me faisait penser à lui, alors qu'il n'était plus là. Celle où on organisait des chouilles en été pendant que la matriarche était partie. Il se joignait fréquemment à cette bande d'étudiants et à ce lycéen, toléré parce qu'on ne pouvait pas le jeter à la porte, puisque le lycéen en question c'était moi. Et là, c'étaient les histoires, rendues vivantes par sa voix qui portait à 20m sans forcer. Les histoires du village dont il avait été maire pendant 30 ans. Les suicides à la con : ce gars qui avait fait 4 tentatives infructueuses et qui finalement s'était étouffé avec un noyau de cerise avalé de travers. Ce corps accidenté retrouvé la tête sur le territoire de Fréménil et le reste du corps sur celui de la commune d'à côté, et qui est resté exactement 1 jours et 12h au milieu de cette route, à cet endroit précis, le temps que les gendarmeries des deux cantons impliqués décident de quelle juridiction cet homme encombrant dépendait.


Et puis c'étaient les histoires de guerre. Enfin, quand je dis de guerre. J'en ai déjà parlé un peu plus bas, les histoires de guerre de mon grand-père se passaient au coin du feu autour de la bouteille de Ricard, au bordel du coin en compagnie de la grosse Sophia ou au bar en compagnie de la bouteille de Ricard ET de la grosse Sophia.


Moi, quand j'étais petit, je rêvais de faire la guerre, comme lui.


Quand il est mort, je me débattais avec la maladie. Peu avant de mourir, lui aussi. Souvent, j'allais le voir à l'hôpital où on le soignait pour sa 4e pneumonie de suite, puis je me rendais moi-même au service où l'on me suivait. C'était pratique. C'était déprimant. Personne ne profitait de ce système, ni lui ni moi. J'étais fatigué, usé par les kilos que je perdais à vitesse grand V, puis regagnais encore plus vite. Il était usé et fatigué de cette demi-vie qu'il menait depuis presque un an. J'étais fatigué et usé de le voir ainsi. Il l'était tout autant de me voir dans mon état. On parlait peu, mais on se comprenait. On en avait ras-le-bol tous les deux. Lui voulait en finir, et le disait haut et fort. Je voulais en finir, et je le lui disais avec mes yeux. Ça lui faisait de la peine, mais il comprenait. Je le voyais dans son regard, parce qu'il y avait toujours un membre de la famille autour, et qu'on avait appris à fermer notre gueule quand la famille est autour.


Il ne se rappelait plus de grand-chose, mais de ce que je vivais, il s'en souvenait parfaitement. Faut dire, Yves, c'était un Papa pour moi, le mien ayant été foutu à la porte lorsque j'avais 14 ans pour avoir baisé une jeunette de trop, et ne s'étant pas vraiment occupé de nous pendant les 14 années où nous nous sommes côtoyés. Il y avait toujours une jeunette à baiser, après tout, et se vider les burnes, c'est quand même autre chose que de garder des mioches. Même les siens. Mon frère était trop vieux et trop en rupture avec son père pour reporter un quelconque lien affectif sur le seul homme de la maison restant. Ma soeur était trop jeune et idolâtrait trop Mr Je-plante-ma-nouille-dans-tout-ce-qui-passe. Moi j'avais pile l'âge, et lui a senti tout de suite le besoin que j'avais, qui n'avait jamais pu être vraiment satisfait, d'avoir un modèle masculin dont je pourrais être fier. Après tout, c'est lui qui m'a amené à l'hosto quand je pissais le sang après m'être mis un coup de hache dans la jambe (oui, je suis un peu maladroit, c'est de famille). C'est lui qui m'a surpris à honorer bucalement ma petite amie sur le canapé violet et qui n'a pas pu me regarder sans rigoler pendant une semaine ensuite. Cest lui qui n'a rien dit à ma mère, qui aurait plutôt mal vu que son fils de 15 ans aille mettre son nez dans l'intimité d'une jeune femme de 17 ans sur le canapé qu'elle occuperait le soir même. C'est lui mon Papa.


Maintenant, ma maladie a fait un détour provisoire. Mais je ne peux m'en réjouir avec lui, parce que sa maladie à lui ne lui a pas fait de cadeau. Et au lieu d'aller sur sa tombe à la Toussaint, j'écris une bafouille maladroite sur un blog, entre des conneries à moitié fantasmées, un jeu à la con et d'autres bafouilles maladroites sur des bouquins et des disques. Tout mon entourage crierait au sacrilège. Lui il rigolerait bien et il serait touché. Et il me dirait que si mon institutrice de grand-mère était encore de ce monde, elle m'aurait déjà tiré les oreilles depuis longtemps pour un crime capital : je pue du style.


Et il me filerait un bout de chocolat. Et je l'aimerais encore plus pour ça, parce qu'on a la reconnaissance du ventre, chez nous.


Je m'en fous. Je vis. Ce blog, il vit aussi. D'où ses changements d'humeur. Et ce texte, j'espère bien que ça fait plus vivre mon grand-père qu'une tombe à la con entourée d'autres tombes à la con dans un cimetière à la con empli de fleurs mortes. Merci pour le symbole. On avait pas compris que c'était le jour des morts, même chez les fleurs, la Toussaint.


Coutume à la con.

Publié dans tiboudblog

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