choisis ton camp, camarade (3)

Publié le par tibou

La dernière fois, nous en étions restés à l'enjeu principal du texte de Menu : l'ouverture du microcosme de la bande dessinée à d'autres horizons, qui induisent une manière différente de faire des livres, et la réticence et même la résistance active de ce même microcosme (éditeurs, auteurs, lecteurs) à cette ouverture.

Cette guerre de l'ouverture, elle se fait, pour les éditeurs et les lecteurs, sur le terrain de la qualité, d'une part, mais aussi sur un terrain social, ce qui est plus étonnant.

Qualité, donc. Et cette qualité, on doit la retrouver partout, c'est à dire autant sur le fond que sur la forme. Les deux éditeurs indépendants les plus connus, l'Association et Cornélius (on pourrait en citer d'autres, comme Frémok), ont aussi bâti leur réputation sur le "beau livre", par opposition au tout venant des gros éditeurs, au risque de se couper d'une partie du lectorat en pratiquant des prix élevés (qui se justifient parfaitement lorsque l'on tient le livre entre nos mains, qu'on ne se méprenne pas). Nous sommes dans une vision exigente de la bande dessinée, sur tous les points : fond, forme (de l'adaptation d'un titre étranger à la maquette, en passant par le papier...), fabrication.

Une exigence souvent prise pour de l'élitisme chez certains. C'est une accusation facile à faire, d'autant que J.C Menu tend le dos à ce genre d'attaques, en se positionnant selon ses propres mots "contre" une certaine bande dessinée mainstream (la collection poisson-pilote, Donjon, la collection à (suivre) en son temps trouvent grâce à ses yeux, par exemple. N'oublions pas non plus que Menu a commencé à lire de la bande dessinée avec Spirou. Il ne cache pas ses influences classiques), en opposant "BD" et "livre", Soleil et l'Association. On notera néanmoins la nuance réelle entre le terme "contre" , qui place Menu au même niveau que ses adversaires, et "au-dessus", qui désignerait à ce moment effectivement une élite. Menu se place "contre", mais aussi "en avant" des autres, se voulant défricheur. Défricheur de talents différents, et défricheur de nouvelles voies à explorer en bande dessinée.

Cette position des anciens éditeurs alternatifs a toujours été claire. Pourtant, alors que l'on n'en parlait pas ou peu il y a quelques années, elle dérange aujourd'hui, manifestement. Pourquoi? Parce que ces éditeurs ont de plus en plus de mal à avoir une visibilité décente en librairie. Aujourd'hui, une bande dessinée standard est mise en avant quelques jours avant d'être remplacée, parce qu'il y a le nouvel arrivage qui pousse, de plus en plus fort. Alors imagine, lecteur, la visibilité d'un livre d'un éditeur alternatif. Tout cela sans compter que les petits ont toujours privilégié le long-terme et la valorisation de leur fond. Fond qui n'est plus une des préoccupations principales de la plupart des librairies, remplacée malheureusement par la recherche frénétique de place pour mettre les dizaines de nouveautés de la semaine.

La réaction logique de cet état de fait, c'est la prise de parole de plus en plus fréquente et de plus en plus virulente des aggressés : refus d'envois de Service presse, sortie de Plate-bandes, communiqué de presse annonçant le boycott de ces éditeurs de la fête de la BD..., les petits souhaitent faire prendre conscience au lectorat de la situation préoccupante dans laquelle se trouve le monde de la bande dessinée.

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tibou 23/06/2005 19:00

J'ai beaucoup de mal aussi à penser la bande dessinée franco belge actuelle comme quelque chose de populaire. En pratiquant ces prix de plus en plus élevés, en agrandissant leur format sans autre raison que celle d'augmenter le prix de l'album, en caressant le collectionneur dans le sens du poil, et en considérant le livre comme un objet de luxe ils se sont coupés de cette base là. Ce qui est vraiment populaire aujourd'hui, c'est le manga, pas le franco-belge, et ça, ce n'est pas en continuant à penser le livre comme les éditeurs le font que ca va changer

tibou 23/06/2005 18:55

matthieu:"c'est quoi pour toi la diference entre exigeant et elitiste ?"

elitiste=réservé à une élite, soit qu'elle soit la seule à même d'apréhender ce qui est catégorisé ainsi, soit qu'elle soit la seule à y avoir accès.

Les bouquins de l'Asso ne me paraissent faire partie d'aucune de ces deux catégories, n'importe qui pouvant lire un de leurs bouquins, et n'importe qui pouvant lire de la bande dessinée étant capable de comprendre une bd de l'asso. Ca va pas plus loin que ça :o). Tu as vraiment l'impression de faire partie d'une élite? moi, pas du tout :o). Menu ou Gauthey non plus, je pense :), et Frémok s'en défend dans le livre "Les éditeurs de bande dessinée".Pour Comix 2000, que je n'ai pas lu, c'est un exemple isolé, il ne fait certainement pas la règle.

Neaud expplique pas mal cette notion dans le tome 3 du journal, si je me souviens bien, en comparant certains artistes à des chercheurs en physique fondamentale.

Par contre, certains livres des indés sont exigents, oui, c'est à dire qu'ils recquièrent l'entière attention du lecteur. mais on peut en dire autant de beaucoup de bandes dessinées non sorties chez des indépendants (certaines bd d'Andréas, par exemple), sans pour autant les voir taxées d'"élitistes"

sinon, le poujadisme, c'est plutôt la recherche constante de ce qui peut caresser le peuple dans le sens du poil, au mépris de la cohérence et de la réalité. La haine des élites en fait partie, mais parmi plein d'autres choses :o).

Moatthieu 23/06/2005 17:25

Entendons nous bien, hein.
Je ne dis pas que les gens des indés sont vachement plus sympa que les gens popu, il y a autant de type méprisant des 2 cotés (si on s'accorde pour dire qu'il y a vraiment 2 cotés) mais seulement que si "populaire" et "elite" ont aujourd'hui une conotation négative ca viens du discours des poujadistes les "elites" n'utilisant pas ces mots.
a l'inverse "commerciale" c'est devenu le maaaaaal du fait du discours des indés (pas uniquement en BD, c'est pareil au ciné ou en musique)

....

[ah ah ah tibou, on va te faire peter ton record de commentaires]

Moatthieu 23/06/2005 17:00

bin non, comme l'a dit tibou, le mot "elitisme" (ou "parisianisme" aussi ca se dit bien) n'a pas ete employé par les soit-disant élites mais plutot par les poujadistes (et c'est pas uniquement le cas pour la BD).
Ca ne veux pas dire qu'il n'y a pas d'elite méprisante (on en connais tous les 2 ;o)) mais a la base l'elite c'est tres bien.
Si on lit Menu, quand il veux tapper sur la production des gros, il ne dit pas "populaire" pour lui ce mot n'est pas une insulte. Alors que quand un crétin de BDgest (tiens tappons sur eux aussi:o) ) dit "elitiste" c'est clairement négatif.

Thorn 23/06/2005 16:42

Ben "élitiste" est p'têt devenu un gros mot-ssier à cause des bds les plus prises de tête possible que des snobs* arborent négligeamment devant un lecteur d'Astérix, l'air hautain et méprisant...
Enfin, j'dis ça, j'dis rien, hein, j'ai pas fait d'étude de sociologie sur le sujet, mais je pense que dans les 2 cas, ce sont les extrêmes qui ont fait changer le sens du mot (la façon dont on le dit change beaucoup le dit-sens, aussi) :o)

* ami lecteur, savais-tu que "snob" signifie d'abord "cordonnier, apprenti-savatier", dans les années 1780 ? Passé dans l'argot des étudiants de Cambridge, il désigne en 1796 une personne ne faisant pas partie de l'université puis, par assimilation méprisante, une personne de classe moyenne ou de basse condition (1831) et par extension (1838) une personne vulgaire dans ses goûts et ses manières qui admire sans esprit critique ce qui est à la mode. On a proposé après coup pour étymologie l'expression latine "s(ine) nob(ilitate)" "non noble", appliquée d'abord aux élèves non nobles de grandes écoles britaniques : cette explication ne tient aucun compte de l'évolution du terme en anglais, mais une motivation pédante a posteriori est possible.

Voilà, ami lecteur, même si tu n'es pas d'accord avec ce que je disais au début, tu auras au moins appris quelque chose :o)